mercredi 23 décembre 2015

Déchéance de nationalité

Il y a plus de deux siècles de cela dans une pièce brillante et à la prescience révolutionnaire Beaumarchais par la voix de Figaro dénonçait les nobles qui ne devaient leur position qu'à leur naissance. Aujourd'hui Manuel Valls s'est livré à une déclaration solennelle où tous ces principes qui fondent la république ne figurent plus que comme des pots de fleurs dans une décoration où comme Taubira dans une conférence. En annonçant que la déchéance de nationalité figurera dans la Constitution il fait entrer le plus officiellement qui soit dans les esprits l'idée qu' en France binational se prononce soupçonnable. Chacun sait  que la perspective de ne plus pouvoir se présenter aux municipales à Locminé ou de tenir un bureau de poste à Issoire, qui sont pourtant toutes les deux d'attrayantes cités, a des vertus dissuasives nulles. Dire que tout cet assemblage de rodomontades puisse avoir la moindre efficacité contre Daesh a autant de crédibilité que prétendre que la Ve république ferait barrage contre le Front National, alors même qu'elle en est la matrice. La mesure vise donc bien autre chose. Désigner des boucs émissaires.
Sur toutes ces mesures beaucoup ont ressorti des archives les déclarations de dirigeants du PS qui condamnaient lors du discours de Grenoble en 2010 de Sarkozy le même projet de déchéance de nationalité. On peut se rappeler aussi que précédemment ce même Sarkozy, dans un livre Libre, avait fait part de son soutien au droit de vote aux étrangers pour les élections locales. En 2012 dans le discours du Bourget Hollande s'engageait en campagne dans un discours républicain. Que ces deux politiques puissent ainsi parcourir autant de chemin de la gauche à l'extrême-droite sans être frappé de ridicule doit quel que peut nous interroger sur nos institutions. Malgré bien des interrogations depuis mon départ du PS il y a 2 ans je ne suis pas parvenu à déterminer si la Ve République a corrompu ou révélé les qualités et les convictions de nos dirigeants. Ce type de questionnements parait aujourd'hui une question d'oeuf et de poules. Le résultat reste le même. Mais il me parait maintenant établi qu'elle nous mène assez sûrement au précipice. Je  laisse à chacun cet interrogation. Qu'y a t'il de pire. Faire rentrer M Philippot ou Mme Le Pen dans un gouvernement ou mettre en application leurs idées ?

mardi 10 février 2015

De la rigueur morale chiraquienne vis à vis du FN et de son application

J'entends ici où là évoquer le fait que Alain Juppé, qui a déclaré que dans la législative du Doubs il voterait pour le candidat du PS contre celui du front National, aurait gardé la ligne rouge établie par Jacques Chirac vis à vis des alliances avec le Front National. Je ne voudrais pas minorer les immenses mérites présents de Alain Juppé voire son courage de préférer  voter pour un candidat républicain que pour une candidate prônant l'inégalité des races. Mais il me semble que l'inflexible rigueur morale affichée par les chiraquiens vis à vis de l'extrème droite eut, à l'usage, quelques accomodements. 
Je me permets de rappeler quelques faits. Ils sont têtus.


Nous sommes en 1983. Les municipales sont pour la Gauche un assez lourde défaite. Beaucoup de ses grandes figures sont défaits dans de grandes villes par la droite, ainsi hubert Dubedout à Grenoble par un certain Alain Carignon. Mais à Dreux en plus de voir une défaite de la socialiste Françoise Gaspard par la droite le conseil municipal voit entrer des élus du FN grâce à une alliance avec la droite. C'est la première fois je crois depuis Poujade que l'extrème-droite rentre en tant que tel dans un conseil municipal.  Interrogé sur le sujet Jacques Chirac, président du RPR déclare que ceci ne lui parait pas plus grave que l'entrée de ministres communistes dans le gouvernement de la République en 1981. Cette mise en parallèle du Front National, parti raciste, antisémite et xénophobe et du Parti communiste, parti républicain, servira d'argumentaire à la droite durant les 30 dernières années.

Nous sommes en 1986. Les élections régionales ont lieu.  Dans la région PACA Jean Claude Gaudin choisit de faire avec le Front National un accord qu'il qualifiera de, je cherche le mot excusez moi, ah si ca me reviens " technique" c'est celui que Filoche utilise pour l'accord passé entre Syriza et une formation d'extrème-droite. Je suis encore à la recherche des condamnations morales de Jacques Chirac sur ce sujet. Dans la région Ile de France Michel Giraud RPR fait lui aussi un accord avec le FN. Pour marquer l'étendue de sa réprobation, Chirac le garde comme ministre de la Défense dans son gouvernement.
1988 A l'entre deux tours de l'élection présidentielle M Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur, grande figure du RPR déclare dans la presse que " sur l'essentiel le FN se réclame de valeurs communes à celle du RPR ". Si Chirac déclara sans doute combien tout ceci le révulsait,  il ne lui vient pas plus à l'idée de décider d'exclure que tout  simplement de priver Charles Pasqua de toute fonction au sein du RPR. La distraction sans doute.

1990 la droite tente de se remettre de sa défaite à la présidentielle en investissant le terrain de l'immigration. Des états généraux réunissant ce que la droite a de plus brillant, donc Alain Juppé,  proposent de réserver " certaines prestations sociales aux seuls français". Ceci vous rappelle furieusement la "préférence nationale" mesure phare du FN ? Vous êtes taquins.

1995 Alain Juppé devenu Président du RPR néglige cette petite bourgade dans laquelle un ancien membre du FN , qui n'en a rien  renié et rien oublié, a reçu le label RPR. Il ne s'agit que d'un certain Jacques Peyrat vieux camarade de Jean-marie Le Pen qui deviendra donc Maire de Nice. 

1998 5  présidents de région de droite  (Millon, Harang, Bauer, Blanc, Soisson) décident de pactiser avec le FN à l'issue de l'élection. Chirac marque publiquement sa désapprobation totale de cette compromission. RPR comme UDF tiennent la barre. Seul Alain Madelin s'affiche ouvert à l'expérience et fonde alors Démocratie Libérale, avec un certain Jean-pierre Raffarin. Certes.



2002 Chirac se retrouve face à Jean-marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle. Alain Juppé chapeaute l'UMP naissante. Pendant que dans les rues, dans les journeaux quantité de citoyens en appellent au Front Républicain les états majors de la droite anticipent sur la campagne des législatives. Un meeting se tient à Lyon avec Jacques Chirac juste avant le second tour. Il rassemble toute la droite, dont Charles Millon, qui obtiendra un poste d'ambassadeur au FAO, Soisson,, Blanc. La convivalité.

A l'issue de l'élection Chirac choisit comme Premier Ministre Jean Pierre Raffarin, venue de Démocratie Libérale et qui accorda quelques années auparavant une interview à Minute. Ne soyons pas bégueule.

Cette série chronologique n'est certes pas exhaustive. Elle tendrait malgré tout à prouver que Sarkozy n'eut pas tant d'effort pour camper ensuite sur la ligne Buisson en 2007. 

Je m'en voudrais pour conclure de ne pas avoir une pensée affectueuse pour ce militant PS qui se serait lui aussi égaré sur ce blog. Je te vois bien camarade fourbir ton argumentaire contre le potentiel candidat de la droite en 2017.  C'est de bonne guerre. Je t'invite pourtant à aller plus loin. J'ai souvenir, pour avoir fait partie de la boutique, de ces temps où nous proclamions que la droite est notre adversaire et le FN notre ennemi. Ceci est bel et bon. Mais un peu court en somme. La carte du PS sert pour certains en matière de lutte anti-raciste d'alibi à bien des dérives. Lorsqu'un ministre de l'intérieur déclare que les Rroms ne veulent pas s'intégrer et qu'ils ont vocation à retourner en roumanie, ceci devrait susciter la condamnation de tout républicain conséquent. Nous gagnerions peut être tous à ne pas pratiquer la vigilance seulement vis des autres mais aussi à l'exercer envers nous-mêmes. Faute de quoi ces déclarations solennelles faites par les hiérarques du PS que nous ne lâcherions rien face au FN semble signifier (ceci n'engageant bien entendu que moi) qu'ils ne lâcherons rien des postes et des fonctions. Quand aux idées, la belle affaire.


samedi 7 février 2015

De la répartition des postes dans un atelier

Je suis ouvrier depuis plus de 10 ans maintenant. Je bosse dans l'atelier de découpe et conditionnement d'un abattoir de volailles. Cela représente de 60 à 70 ouvriers, selon la période de l'année. J'ai déjàcommencé laborieusement à décrire mon métier dans quelques récits fictionnés. Mais il y a un point, parmi tant d'autres, que je n'ai jamais encore pu aborder. Le fait que la répartition des postes dans l'atelier soit lié au genre.

La toute première fois que j'ai prêté attention à ce point c'était en découvrant la feuille donnant la liste d'une équipe pour un Samedi. Dans l'agro-alimentaire les jours fériés sont bien souvent "rattrapés" le samedi suivant ou précédent. La liste des samedis travaillés est établi dès le mois de janvier par la direction, normalement après consultation des élus du CE. Le plus souvent il n'y a pas assez de travail pour faire travailler tout l'atelier. Les chefs d'atelier font donc tourner l'effectif pour que chacun ne travaille qu'une fois sur 2. Le mercredi ou le jeudi précédent un samedi figurait sur  le bureau des chefs d'atelier une liste des gagnants. A la fin de la liste figurait en toute lettre "1H/ 1F". Il manquait deux personnes sur la liste qui devrait donc être complété en appelant des intérimaires. Sachant à quel poste cela correspondait, le chef d'atelier avait spécifié le genre recherché.

Dans notre atelier il y a une majorité de postes qui sont attribués en fonction du genre. Les postes considérés comme physiques ( tel que l'accrochage des poulets morts sur la chaine de découpe, déplacer des palettes, soulever des bacs...) sont attribués exclusivement à des hommes. Les postes considérés comme réclamant de la dextérité, de la méthode sont attribués à des femmes. 

Ceci pourrait apparaitre comme un simple partage tacite. Il n'apparait d'ailleurs bien sûr dans aucun document écrit.  Les quelques occasions où j'ai pu évoquer ce fait avec des collègues, voire avec des élus du personnel, j'ai eu plus ou moins droit à des moues interloqués de personnes surprises que je puisse m'arrêter à de tels détails.

Cette répartition a pourtant des conséquences concrètes qui ne sont nullement anodines. Dans mon atelier, pour 5 postes de conducteurs de lignes, il n'y en a jamais eu qu'un seul qui soit occupé par une femme. Une de mes collègues déplorait un jour le fait qu'elle avait demandé à la chef d'atelier si elle pourrait passer conductrice de ligne sur la Ligne Cello. Celle ci lui a répondu que malheureusement ceci ne serait pas possible parce que cela impliquait le port de charges, c'est à dire de bacs de poulets. Les deux avaient pris ceci comme un état de fait. 
Les postes de conducteurs de lignes peuvent donc être occupés aussi bien par des titulaires que par des CDD ou des intérimaires, du moment que ce soit des hommes. Pourtant le port de charges lourdes chaque jour sur une longue durée entraîne aussi bien pour les hommes que pour les femmes de graves problème de dos ( scoliose, lumbago...). La répartition H/F semble avoir relégué cette question de la pénibilité des postes, il n'y a pas tant besoin de rendre un poste moins pénible que d'avoir un homme pour l'occuper. De ce fait les hommes auront la priorité sur les problèmes de dos tandis que celles ci auront des problèmes de canal carpien. Chacun sa douleur.

       Par contre une femme se retrouvera beaucoup plus souvent sur un poste à la chaîne. Cela signifie qu'elle ne peut normalement se déplacer. Lorsqu'un salarié à la chaîne veut quitter son poste pour aller aux toilettes, il doit se faire remplacer. Chaque matin et chaque après midi  le conducteur de ligne va donc demander à une ouvrière sur une autre ligne de bien vouloir remplacer une par une les ouvrières de son unité de production durant quelques minutes pour qu'elle puisse aller pisser. Au contraire plusieurs des postes occupés par des hommes ( conducteurs de lignes, chargé de vider les frigos...) n'étant pas directement sur la chaine, ceci leur donne une marge de manoeuvre pour se déplacer et choisir à quel moment aller aux toilettes. Il faut n'avoir jamais travaillé à la chaîne pour ne pas saisir à quel point ceci est appréciable. 

           Il y a quelques années la direction avait réfléchi à une série de modification dans l'organisation des ateliers. Il se trouve que certains ateliers se retrouvent parfois en sous activité pour tel ou tel raison (manque de produit, manque de commandes). La direction prévoyait d'opérer des formes de rotations d'un atelier vers un autre pour éviter que des heures soient perdues. Je vous passe les détails, d'autant que je m'en souviens très peu. Lorsqu'un cadre est venu présenter la nouvelle organisation à notre atelier ce sont les femmes qui ont porté la critique et qui ont débrayé dès le lendemain. Les hommes, dont j'étais, avaient gardé une forme de réserve devant ce projet dont nous ne distinguions pas les implications.


Il y a quelques jours je discutais avec des amies d'initiatives ( salons ou autres) qui existent spécifiquement en faveur des filles pour les encourager à accéder aux carrières scientifiques. Il y a souvent des hommes pour s'interroger sur la nécessité de tels initiatives. Ma modeste expérience me conduit à penser que laisser faire l'ordre naturel des choses aboutit à des résultats précis.

dimanche 30 novembre 2014

L'accroche

Avertissement cet article comporte des scènes de Description d'un abattoir 

Récit avec épisodes multiples

(Quand il se raconte, le réel est une fiction commme une autre)

L'année suivante je représentais ma candidature pour travailler l'été, dans la même usine. Je fus repris, dans le même atelier.  Le premier jour je pris la peine de rassurer les deux collègues qui arrivaient en même temps que moi et pour qui c'était le premier jour, en mode «  T'en fais pas. Ce n'est qu'un boulot pénible, long et chiant ». Au bridage je retrouvais presque mes aises. Les cadences à 1 000 dindes à l'heure pour les gros calibres à 8 kg qui pouvait s'accélérer jusqu'à 1 600 quand on passait sur de petits calibres.L'abattoir poulet lui, pouvait monter jusqu'à 7 000 poulets/ heure et tournait d'ordinaire à 5 000.

Un lundi matin au bout d'une heure de travail,  le chef arriva au bridage «  Il me manque un homme à l'accroche. Je te prends à la place ». Comme d'habitude ce genre de remarque laissait assez peu de chance à la négociation. Je le suivis au vestiaire. On me gratifia de deux tenues " pour que tu puisse te changer à la pause". Un collègue enfilait une sorte de gilet à scratch. Je lui demandais pourquoi il avait besoin d'un gilet pare-balles pour travailler dans une usine. 
" Andouille. C'est un corset "

Lorsque nous traversâmes la cour, harnaché de larges tabliers nous couvrant jusqu'au pied et de masques sur la bouche on était à peu près au point de vue swaggance au niveau d'un Western de F3 Bretagne, un peu de bruine, le cri des mouettes, l'image du Mont Saint Michel au fond.

C'était un grand hangar avec de chaque côté des rampes électrique. Nous grimpâmes tous les 4. Un camion entra dans le hangar. Il transportait 4 rangées de clapiers remplis de dindes. En voyant la gueule des clapiers je murmurais qu'elles étaient quand même bien serrées. Mon collègue déclara qu'il avait moins de place pour ranger ses pompes qu'il n'y en avait dans ce casier. Patrick appuya sur un bouton et la rampe monta au niveau de la dernière rangée. Chacun se pencha légèrement pour ouvrir le clapier en face de lui puis avança la main et saisit aussitôt une dinde par les pattes pour l'accrocher sur la chaîne. Il ne me restait plus qu'à faire pareil. Il fallait opérer rapidement pour éviter que la bestiole apeurée ne vous coince les mains en pliant ses pattes ou ne vous frappe par ses coups d'ailes. Tout ceci avec le glougloutement des volatiles mais aussi les odeurs, beaucoup lâchaient tout ce que contenait leurs entrailles. Ça sentait la volaille, la merde. Tout cela vous remontait aux narines avec de la poussière et des plumes. Je tentais de rajuster mon masque. Au bout de 10 secondes j'avais de la buée sur les lunettes, en plus de la poussière. Et il fallait pourtant tenter de prendre le rythme. Au bas du camion le chef gueulait parce qu'il y avait des trous sur la chaîne. Je me battais. Contre les dindes, la poussière, la cadence, l'odeur, cette sensation de ne rien contrôler et de n'avoir que des gestes malhabiles qui manquaient à chaque fois leur cible. Sur une chaîne, une erreur ne se rattrape pas. Elle vous porte en arrière et en plus de devoir lutter pour ne pas se laisser de nouveau emporter il vous faudrait fournir un nouvel effort pour reprendre sa place. Peine perdue. C'était pas ma guerre. Je regardais l'horloge. J'avais déjà fait 15 minutes. Je tentais de prendre le geste. Se baisser au niveau du clapier que l'on avait ouvert, découvrir les dindes, à qui ne venait presque jamais l'idée de s'échapper, en choisir une, la saisir par les pattes, s'y cramponner fermement sans lui laisser la possibilité de vous coincer les doigts tout en se retournant vers la chaîne, d'un geste ferme l'ajouter au lot de dindes en prenant soin que les pattes aillent jusqu'au fond des crochets. Recommencer. A cette bataille de chaque instant j'étais mauvais. Mon voisin me criait que je m'y prenais comme pour tuer mon père. Je ne savais pas que ce type de sacrifice doive se faire plusieurs milliers de fois chaque jour ouvrable. A la fin de la journée je descendis de la rampe en m'étirant, découvrant  des muscles qui m'avaient toujours échappés et des douleurs correspondantes. Dans le vestiaire mes collègues, rigolards, tout en retirant tenue et corset faisaient quelques remarques goguenardes à propos de ma virilité sur laquelle il avaient quelques doutes. Cela leur paraissait d'une certaine importance. Pour ma part je n'avais envie que d'un rocking-chair, du vinyle de Brel à l'Olympia et de mes 40 annuités de retraite.

Je sortis de l'usine bien plus tôt que le collègue qui me ramenait d'habitude. J'étais bien trop vanné pour prendre la peine de l'attendre. Je me mis à faire du pouce. Une voiture s'arrêta. Je grimpais. Installé confortablement sur mon siège je n'avais plus envie que d'une sieste. Malheureusement en plus de conduire mon chauffeur voulait discuter. Il m'arrache quelques réponses sur le fait que oui je travaillais bien à l'usine. Il compatis à mon malheur durant tout le voyage. Il était enseignant et n'avait jamais travaillé en usine mais avait vu quantité de reportages sur le sujet et cela lui permettait visiblement d'avoir beaucoup à dire. Je l'écoutais d'une oreille distraite en luttant contre le sommeil.  " Vous savez, en Bretagne quand on ne trouve pas de travail on va à l'usine. C'est comme çà " Me voir dodeliner de la tête devait paraître un acquiescement. Arrivé à l'entrée de ma bourgade la voiture ralentissant me tira de ma torpeur
" Et en plus, il doit y avoir beaucoup de racisme dans cette usine. Avec la quantité de noirs que je vois en sortir".
 Je me dressais sur mon siège, il tourna la tête 
" Euh, je vais descendre là en fait. J'ai des courses à faire dans le coin ".

 En voyant sa voiture redémarrer je soupirais, navré. J'avais bien réussi une journée de merde.

samedi 22 novembre 2014

Du Café

[Avertissement au lecteur : Cet article comporte des scènes de description d'un abattoir de volaille]


( Récit avec épisodes multiples )

[Quand il se raconte, le réel est une fiction comme une autre]





C'est le travail qui m'a donné goût au café. J'avais ces 18 ans qui ne vous arrivent qu'une fois. Comme mes frères et soeurs j'avais consacré dès mes 16 ans une partie notable de mes étés à ramasser des pommes de terres ou des framboises. Je fêtais ma majorité en commencant dans une usine, au mois de juillet. On a bien les vacances qu'on peut.  Elle  embauchait à 7 h.  Cela me réveillait à 5 h 30. Il me fallait bien du café pour m'arracher au sommeil à des heures dont je n'avais encore jamais soupçonné l'existence. Lorsque je me glissais hors de la maison en prenant soin de ne réveiller personne, la rue n'appartenait qu'à quelques chats qui paressaient sur le trottoir en faisant sur leur toilette, voire peut être un livreur de journaux. Sur ma route il n'y avait que quelques voitures et un troupeau de vaches sommeillantes. Ceci si inanimé que ca me semblait un décor jusqu'à ce qu'un poids lourd passe si près de moi qu'il me fasse profiter d'une flaque d'eau. Au cas où mon bol de café et ces  quelques coups de pédales ne soient parvenus à me réveiller.


L'usine était constitué de deux longs bâtiments massifs et dont les cheminées fumaient déjà se faisaient face, avec la station d'épuration attenante. Il n'y avait encore que quelques camions dans la cour qui les séparaient. Certains ramenaient déjà des volailles entassés à plusieurs dans de petits casiers et qui caquetaient dans des odeurs de fiente et de frousse. Je mis un moment avant de trouver à qui demander mon chemin.  Un chauffeur savourait son café en attendant que son camion soit déchargé.
" Tu viens bosser à quel atelier ? "
" Ben, je crois que c'est à l'abattoir Dinde"


Il me fit signe de le suivre dans un vestiaire. Une grande pièce avec 3 rangées de casiers alignés face à des chauffes-bottes. 
" Bon. Tu mets ta tenue et tu attends ton chef "
" Mais je la prends où moi, cette tenue ? " 
" Tu n'as pas reçu de tenue quand t'es venu hier ?  Mais le vestiaire est fermé à cette heure ci ! "
" Mais je ne savais pas qu'il fallait passer la veille. L'agence m'a juste dit de me pointer à 7 h 15 " 

Dans le vestiaire quelques ouvriers rentraient déjà et commençaient à se changer tout en observant notre manège avec curiosité et amusement. Après un moment de flottement quelqu'un sortit de je ne sais quel recoin une tenue assemblant une veste trop large et un pantalon trop petit dont je me fagotais tant bien que mal. Ma journée de travail n'était pas commencée et
je faisais déjà la blague, tirant à chaque instant sur mes manches pour dégager mes mains et tentant de donner une forme décente à mon pantalon.


Mon chef était arrivé. Il ne poussa qu'un soupir devant mon accoutrement et m'entraîna à sa suite. Entré dans l'atelier je me figeai un instant devant la scène. C'était tout d'abord un souffle d'air chaud, l'odeur du sang et de la bidoche,  un vacarme du tonnerre. Je voyais
les dindes que j'avais aperçu en arrivant déjà déplumées et suspendus par les pattes à des crochets sur une chaîne qui progressait, inexorable. Deux ouvrières armées de larges lames pratiquaient une large incision au niveau du croupion, à leur suite leurs collègues plongeaient à l'intérieur une main simplement couverte d'un gant Mapa pour en ressortir les entrailles qui étaient aspirées dans des tuyaux. Le chef était revenu sur ses pas et me fila une bourrade pour m'arracher à ma contemplation.
"Tu vas te mettre au bridage. Je vais te montrer"

Je le suivis, trottinant comme un jeune chiot, découvrant partout bruits et odeurs
nouvelles. Nous grimpâmes quelques marches pour nous installer autour d'une petite table en métal. Au dessus de nous planait la chaîne où les premières dindes nous avaient suivis. Juste avant la table une grande scie circulaire tranchait les pattes l'une après l'autre avant que les volailles ne tombent sur notre table. Luc agrippa d'une seule main la première dinde par la cuisse, plia d'un geste ferme les pattes avant de les glisser sous la bande de peau au dessus du croupion puis lança le volatile dans une grande cuve remplie de flotte. Je tentais de faire de même. Il me fallait déjà parvenir à en attraper une. Cela exigeait de la saisir au moment précis où elle tombait pour éviter qu'elle ne glisse non bridée jusqu'au bac. Il me fallu un moment pour saisir que l'essentiel dans cette affaire n'est pas tant de se précipiter continuellement. C'est vouloir courir le marathon comme un sprint, on s'y essoufle bien vite. Il faut apprendre à faire à chaque instant les bons gestes, machinalement. Une collègue devait bien faire une tête de moins que moi et parvenait à toujours brider ses dindes plus vite, tout en discutant avec son voisin des commerces qui restaient encore dans sa commune. Il me fallut bien au moins une journée pour parvenir à ne plus courir après la cadence mais seulment une heure avant qu'un collègue, apitoyé à foce de me coir continuellement tirer sur mes manches trop longues pour m'offrir un élastique pour les fixer. Le soir j'avais les bras qui me tiraient et mal aux pouces à force de pousser sur les croupions pour les caser sous les pattes. Le métier rentrait, à force. Lorsque je demandais à mon chef si je ne pouvais pas tourner sur un autre poste, il se contenta d'éclater de rire.
Pourtant le lendemain, comme les jours suivants, j'étais de nouveau à mon poste. Je me mis à prendre le rythme. Les 7 à 8 h de travail chaque jour. 2 pauses, une de 10 minutes pour pisser, une de 20 minutes pour engloutir un sandwich. Je fis connaissance avec mes collègues qui pouvaient calculer, sur un simple coup d'oeil à la feuille indiquant les lots de volailles qui seraient abattus dans la journée et en tenant compte de la cadence et des pannes rituelles à quel heure l'atelier terminerait. Savoir si il vous restait à tenir une heure ou 15 minutes cela vous changeait une fin de journée.




C'était le dernier jour de contrat. Aussi longues et monotones que furent les heures elle eurent l'une après l'autre une fin. Dans la voiture qui nous ramenait ma collègue et moi à la maison, je savourais de me sentir enfin en vacances, pensais à ce réveil que j'allais enfin pouvoir désactiver et surtout jetais mille plans sur autant de comètes avec ces deux mois de salaire que j'avais si laborieusement gagné. C'est que ma bourse d'étudiant payerait déjà une part du loyer de ma chambre de cité U, je sortais du lycée et n'avais jamais encore découvert de facture d'électricité ou de téléphone qui me soit adressé. Cet argent de poche, sur ces 4 kilomètres de trajet en voiture, il se peut bien que je l'ai dépensé 1, 2, 3 fois  à acheter le tout premier CD de Eels,  monter à Paris voir une mise en scène de Peter Brook, acheter les mémoires de Casanova sorti en intégrale chez Bouquins. Profiter.




C'est alors que ma conductrice ouvrit la bouche, sans m'en avoir prévenue. Elle parlait avec une forme de précipitation, d'urgence. Pour elle la fin de ce contrat signifiait tout bonnement  le chômage. Elle s'était pourtant efforcée tout ce temps de satisfaire à toutes les consignes, voire même souvent de les devancer.Tous ses efforts étaient plein d'espoirs. Et à la fin de la journée son chef lui avait dit de ne pas oublier de rendre ses bottes et l'étiquette de son casier au vestiaire. Et surtout tout ceci, ses projets fracassés, cette sensation qu'elle avait échoué, encore, elle les concentrait dans une seule question, évoquant ses parents qu'elle allait retrouver pour un repas de famille " Comment je vais leur dire ? " comme une collégienne rentrant chez elle avec une mauvaise note. Honteuse, à 42 ans. Au moment où la voiture s'arrêta au rond-point j'avais déjà la main sur la poignée. Pourtant elle continuait à parler, en boucle. Je ne savais pas du tout quoi lui répondre, sentant seulement que les quelques plans que j'avais tiré sur mon salaire ne lui serviraient de rien. Je fus sauvé par les klaxons des voitures derrière qui s'impatientaient. Je bafouillais un «  Bon courage »  confus et m'extirpais de sa voiture. Lorsque je me retournais après avoir ajusté ma capuche pour me couvrir de la bruine elle avait déjà démarré en trombe et filait. J'étais en vacances. Elle était chômeuse.

mercredi 11 juin 2014

Démontage de God'Art

Cher Jean Luc,

J'ai appris ce soir la déclaration un peu confuse que tu as livré au Journal Le Monde selon laquelle tu te réjouissais plutôt que le FN soit arrivé en tête des dernières élections européennes et que tu recommandais même à François Hollande de nommer Mme Le Pen à Matignon.  Je pourrais te faire remarquer que tu es bien suisse pour croire que d'aller à Matignon passe par la route de Strasbourg mais je t'avoue que tout ceci me peine, infiniment et que çà me fait même un peu dégueulasse. 

Je suis un tout petit peu cinéphile. C'est à dire que des fois je vois des films et que çà m'en rappelle d'autres et que çà prépare les prochains que je vais voir. Pourtant je n'ai même pas vu tous tes films, alors que de Tarantino à Carax en passant par tant d'autres faut bien reconnaitre que tu as déjà laissé une belle trace parmi les professionnels de la profession.  Pourtant ce manque c'est plutôt quelque chose qui me réjouit. Me dire qu'il me reste plein de Godard à voir. Voir sauve qui peut la vie. Voir La Passion. Voir soigne ta droite. Etc...

Et puis aussi il y a certains de tes films dont j'ai entendu parler à travers des anecdotes et c'est comme s'ils existaient déjà. Je crois que tu en parlais dans tes interviews qu'à ton époque de fils des musées et de la cinémathèque beaucoup de films n'existaient qu'à l'état de légende. Combien avaient vu La nuit du Chasseur ou tant d'autres ?  Ben même à notre époque d'enfants des vidéo clubs et des Internets on n'a pas forcément tout vu.
Il y a un film que tu as tourné avec Alain Delon, Nouvelle vague. Pour son côte parfumeur suisse à l'époque je suppose. Un pote m'avait raconté que durant le tournage Le Delon avait refusé mordicus de monter dans un tacot parce que le standing vous comprenez. Tu ne t'étais pas démonté me racontait mon pote et avait fait monter un âne dans le tacot. Un âne à la place de Alain Delon. Je ne sais même pas si l'anecdote est vrai. Peut être que non. Parfois nos potes nous racontent des conneries. Ce sont des potes. Mais pendant des années en revoyant Delon je repensais à cet âne. Maintenant je me rends compte que tu viens de suivre cet âne toi aussi. Ca fait peine et ca me fait même un peu dégueulasse.

Tu vois là j'ai un peu regardé ta fiche Wikipédia pour essayer de comprendre. Ca raconte que jeune homme t'avais un peu le goût du vol, voler ta famille, tes proches, tes patrons. Et j'aime bien cette idée que ton cinéma ait consisté à aller dérober dans la littérature, le cinéma des autres, la peinture, des formules, des idées, des concepts, les malaxer, les triturer, les remonter à ta manière et nous les offrir.  Pour nous offrir l'époque et un cinéma qui ne parle pas que des coucheries mais aussi du fait que comme c'est dit dans  Forever Mozart  " la guerre c'est faire entrer des morceaux de fer dans des morceaux de chair ".  C'est pas trop mal qu'il y ait un cinéma pour ca. Pendant qu'il est trop tard comme dirait Carax.

Je me souviens aussi de cette belle scène que tu nous avait offerte aux Césars en 1997. A l'époque de jeunes cinéastes Desplechin, Ferran et tant d'autres avaient lancés une pétition contre un projet de loi de Debré pénalisant les personnes offrant l'hospitalité à des étrangers. Tu avais expliqué simplement que ces cinéastes avaient fait du montage en rapprochant ce projet et un texte du régime de Vichy et que c'était l'honneur du cinéma de rapprocher les faits pour interroger les spectateurs. Il s'était passé un truc de l'ordre de la transmission et de l'adoubement. Tous ces mots que tu disais ca inspirait plein de sentiments, comme dirait Anna Karina.

Parce que le cinéma disait un de tes personnages dans le petit soldat  " c'est la vérité vingt quatre fois par seconde ". Ben elle est belle ta vérité de faire mine de croire que soutenir une leader d'extrême droite ca va jouer un joli bordel et que ce sera rigolo.Il est où le Godard qui envoyait des missives assassines à Malraux lorsque le film la Religieuse était censuré quand tu feins de t'acocquiner avec des gens pour qui rien que les résumés  de tes films, Le petit soldat, Socialisme....inspirent où le malaise où la frayeur ? Tu imagine sérieusement pour ton dernier film Adieu au langage que les files d'attente soient composés de gens qui discutent entre eux du fait que les métèques ca commence à bien faire parce que ta déclaration les aura attiré ? Tes films valent mieux que çà Jean Luc que des gens qui reprendront peut être le métro en écrivant mort aux juifs, avec ou sans fautes d'orthographe.


Je crois que dans l'affaire il faudrait que ce soit Agnès Varda qui t'envoie une lettre, peut être qu'elle le fait déjà, pour te dire ce que te disait Truffaut il y a quelques années de cela parce que tu avais bien bien déconné et qui devais commencer par un truc du genre " Jean Luc laisse moi te dire que tu es un salaud ". Parce que sur ce coup là Jean Luc ce que tu nous as fait c'est bien bien dégueulasse.






jeudi 29 mai 2014

Il était 18 h 47,

Il était 18 h 47  lorsque  Madame Michel 38 ans 3 enfants, caissière de son état qui arrivait au bout de son service de 6 h entamée à 10 h avec une pause de 3h de 12h 34 à 15h 27, assomma avec un grille pain de marque française M Vachval.

Selon les divers témoignages recueillis par nos correspondants sur place la journée se déroulait pourtant comme d'ordinaire. 4 caisses et demis étaient alors ouvertes avec une queue de seulement 7 clients.  M Vachval, retraité de son état, était arrivé dans le magasin à 17 h 46 car c'est l'heure où il peut rencontrer le plus de monde, et avait longuement échangé avec Mlle Sabrina, étudiante en sociologie et démonstratrice au rayon camembert, démontrant un réel intérêt pour sa personne, ses goûts et ses loisirs. Ayant rempli sa liste de courses il se dirigea alors vers les caisses et décida de se placer à la caisse 4 tenu par Mme Michel, caissière à temps partiel, "car elle est plus avenant que les autres quand même". C'est au moment précis où la caissière passa le code barre du grille pain sous la machine enregistreuse que les évènements échappèrent au contrôle. La caisse refusa le code barre pour d'obscure raisons. M Vachval lança une de ses formules rituelles qui font son succès depuis 30 ans " Ah, ben, c'est que ca doit être gratuit ". C'est alors que Mme Michel qui tenait encore à la main le grille pain le brandit pour en asséner un coup sur le crâne chauve de M Vachval.

Selon notre envoyé spécial qui a exploré sa page FB la caissière porterait 1 prénom et celui ci serait à résonance étrangère. Par ailleurs cette Maïwenn proviendrait de Lorient, village qui, nous explique JP Niey Directeur de la Rubrique Tourisme et Baroudage du Républicain Versaillais, et comme son nom l'indique se situe à proximité du Golfe qui porte le nom de la Guerre. Selon ses sources la flotte française y maintiendrait depuis longtemps des navires de guerre et des nageurs de combat pour préserver sa tranquillité.Ceci pourrait donc bien être considéré comme un acte de terrorisme.

Dans un souci d'apaisement La direction de Mochan pourrait rembourser à M Duchval l'intégralité de ses achats, c'est à dire 3 battes de Base Ball, 1 Minute, journal d'opinion dont il apprécie beaucoup les mots croisés, les livres de Oriana Fallaci ou de Jean Raspail. Par ailleursil pourra  bénéficier de promotions sur le rayon pansements et mercurochrome du magasinqui lui serons dédié et que nous aurons l'occasion d'évoquer.