lundi 13 mai 2013

Jaurès Je ne demande pas aux jeunes gens de venir à nous par mode



Nous sommes le 31 Juillet 1914 à Paris. Dans un restaurant du 2ème arrondissement des hommes se pressent autour d'un petit monsieur barbu à la mine fatigué. Il court depuis plusieurs jours d'un ministère à la Chambre puis à son journal.  Il tente d'empêcher la marche inexorable vers la guerre qu'il voit pourtant mieux que d'autres se mettre en branle. Ce soir encore il veut écrire un éditorial dans l'Humanité pour dénoncer ces                 " ministres à tête folle ".  Y croit il encore lui qui n'est même pas ministre, pire ne l'a jamais été, juste le député de Carmaux ?


Pourtant ce n'est pas rien que la voix de Jaurès en ce mois de Juillet 1914. Il est de ceux de plus en plus nombreux qui ont rejoint les socialistes. Il a oeuvré d'arrache-pied à la réunification lors du fameux congrès du Globe en 1905. Il est de ceux qui ont bataillé pour faire reconnaitre l'innocence de cet officier juif Dreyfus dans lequel Jaurès a reconnu l'humanité souffrante. Il est de ceux qui ont eu la prescience de deviner que la loi sur la Laïcité devait être, mieux qu'une victoire sur l'église catholique, une règle du vivre ensemble.  Jaurès c'est encore quantité de discours dans des préaux d'écoles, de joutes oratoires dans l'hémicycle du Palais Bourbon dont certains cabinets ne se sont pas relevés. C'est quantité d'article dans La Dépêche du Midi, la Petite République et l’Humanité. C'est surtout sa chère Histoire socialiste de la révolution française.

Alors oui peut être ces hommes, avec lui, y croient encore, à un miracle en quelque sorte. Lui saura accuser les nationalistes qui font la guerre jusqu'à ce que le sang du dernier prolétaire soit versé. Ils ne prêtent pas attention à celui qui de loin les guette, les scrute. Soudain il tire un pistolet dessous son veston et abat, froidement, sa cible, dans le dos. Raoul Villain, enfiévré par des articles haineux, vient d'abattre Jaurès.

CF http://fr.wikipedia.org/wiki/Assassinat_de_Jean_Jaur%C3%A8s

( Mais surtout les pages brûlantes sur le sujet du roman de Roger martin du Gard Les Thibault )


La guerre vient de voir disparaitre l'un de ses derniers obstacles. Lors de son enterrement Léon Jouhaux, leader de la CGT déclarera que pas un des camarades ne manquera à l'appel de la mobilisation générale. C'est la guerre, mondiale. L'Europe tel qu'elle existe ne s'en relèvera pas. L'unité des socialistes non plus.


Pourtant il reste de Jaurès une oeuvre.
Je vous invite à lire ce discours tenu quelques mois plus tôt. Jaurès le consacre à rendre hommage à l'un de ses camarades disparus et l'adresse à la jeunesse qui va prendre place dans cette société.  Il faut être un peu prophète pour faire de ce moment de deuil un appel à changer le monde. Il faut croire que Jaurès l'était.


Jean Jaurès ; Discours  prononcé aux Sociétés Savantes à l’occasion de la mort de 
Francis Pressensé
22 Janvier  1914




Ah ! Je ne demande pas aux jeunes gens de venir à nous par mode. Ceux que la mode nous a données, la mode nous les a repris. Qu’elle les garde. Ils vieilliront avec elle. Mais je demande à tous ceux qui prennent au sérieux la vie, si brève mêmes pour eux, qui nous est donnée à tous, je leur demande «  qu’allez  vous faire de vos vingt ans ? Qu’allez vous faire de vos cœurs ? Qu’allez vous faire de vos cerveaux ? »
On vous dit, c’est le refrain d’aujourd’hui ; allez à l’action. Mais qu’est ce que l’action sans la pensée ? C’est la brutalité de l’inertie. On vous dit : écartez vous de ce parti de la paix qui débilite les courages. Et nous, nous disons qu’aujourd’hui l’affirmation de la paix est le plus grand des combats  : combat pour refouler dans les autres et en soi même les aspirations brutales et les conseils grossiers de l’orgueil convoité ; combat pour braver l’ignominie des forces intérieures de barbarie qui prétendent, par une insolence inouïe, être les gardiens de la civilisation française ! Il n’y a d’action que dans le parti de la justice ; il n’y a de pensée qu’en lui.  Méfiez vous de ceux qui vous mettent en garde contre ce qu’ils appellent les systèmes et qui vous conseillent, sous le nom de philosophie de l’instinct ou de l’intuition, l’abdication de l’intelligence. Quand vous aurez renoncé à vous construire votre doctrine vous-mêmes, il y aura de l’autre côté de la route des doctrines toutes bâties qui vous offriront leur abri.

Et moi je vous dit que l’intuition n’est rien, si elle n’est pas la perception rapide et géniale d’analogies jusque là insoupconnées entre des ordres de phénomènes qui paraissent distincts. C’est par l’analogie, c’est par une intuition, non pas d’instinct et de hasard et de sentiment, mais de pensée que Newton a trouvé le système du monde, que Lamarck a entrevu la loi de l’évolution universelle, que Claude Bernard, avec des hypothèses vérifiées, mais hardie, a pénétré dans le domaine de la physiologie vivante. Pour guider les hommes, il faut la lumière de l’idée, et il n’y a la lumière de l’idée que dans les partis qui, comme le socialisme, systématisent la réalité, en traduisant la formule. N ayez pas peur d’être enfermés chez nous dans je ne sais quel doctrine médiocre. Toujours, toujours la doctrine sociale a été liée à des doctrines de philosophie générale, Saint Simon ? Fourier, Marx,  Engels,  Pressensé,  tous ils étaient liés au drame du devenir universel. Avec le socialisme, vous entreprenez à travers la vérité, à travers la réalité, vers la justice, vers l’harmonie souveraine, vers la beauté suprême de l’accord des volontés libres. Vous entreprenez vers cet idéal admirable, le voyage le plus lointain, le plus hardi, celui qu’aucun autre voyage de l’action où de la pensée ne dépassera, celui qui suivant le fragment d’un grand poète grec «  vous portera à l’extrémité des vents et des flots »

C’est ce voyage vers la justice, vers la vérité qu’avec les socialistes et avec les prolétaires, Pressensé avait entrepris. Vous ne pouvez faire œuvre plus noble que de retenir son exemple et de faire passer dans votre vie la noblesse de sa vie.



Source du discours
Grands orateurs républicains

tome IX

Jaurès
250 pp

Préfacé et commenté par
Georges Bourgin

édition Hemera
Monaco
1949/1950

Vie d'ouvrier



Vie d’ouvrier

[Quand il se raconte, le réel est une fiction comme une autre.]

Quand l’avenir appartient aux patrons dont les ouvriers se lèvent tôt.

Quand l’usine où tu viens d’être embauché fait des contrats hebdomadaires, soit  alors jusqu’à 18 mois 72 contrats d’une page format 21 x 29,7 cm comprenant durée du contrat, personne que tu remplaces et convention collective auquel tu es rattaché. Mais bon, tu ne vas pas y passer ta vie.

Quand un collègue,  te voyant passer avec un transpalette te clame «  Alors, t’es dans les transports ? »

Quand tu dis que tu es ouvrier et que les gens te disent « Ah ! »

Quand il faut tenir le rythme.

Quand tu apprends incidemment que le groupe auquel appartient l’usine où tu travailles s’est fondu ou a été racheté tu ne sais pas bien par un autre groupe dont t’as pas trop retenu le nom.

Quand l’entreprise ne renouvelle pas le contrat des CDD qui ont les 1200 heures leur donnant droit aux ASSEDIC

Quand tu apprends bien vite que prolongé au-delà de 18 mois un CDD devient automatiquement un CDI.

Quand ce collègue,  te voyant passer avec un transpalette te clame «  Alors, t’es dans les transports ? »

Quand tu dis que tu es ouvrier et que quelqu’un te réponds « mais vous cherchez du travail, sinon ? »

Quand tu regardes à la pause quel temps il fait, dehors.

Quand le Comité d’Entreprise fait payer les bouteilles d’eau.

Quand t’arrives sur un poste que tu ne connais pas et que tu t’y prends comme pour tuer ton père.

Quand quelqu’un te demande «  mais dans votre boite, il n’y a pas beaucoup de noirs et d’arabes ? » et que tout ce que trouves à dire c’est «  Je n’ai pas regardé ».

Quand le collègue  te voyant passer sur un transpalette te clame «  Alors, t’es dans les transports ? »

Quand une note de service informe que dans cet atelier les intérimaires et CDD qui n’auront pas la productivité requise ne verront pas leur contrat renouvelé et les titulaires se verront déplacés dans un autre atelier.

Quand le dernier jour de l’année le chef d’atelier te fait dire que en fait, non ton contrat ne sera pas renouvelé et que donc il ne faudra pas oublier de rendre tes bottes et l’étiquette de ton casier en partant, merci.

Quand le réveil t’es une déclaration de guerre quotidienne.

Quand tu prends ta première tasse de café de la journée.

Quand il fait nuit au moment où tu arrives le matin.

Quand la chef d’atelier dit à ton chef « je t’emprunte celui-là » en te désignant du doigt.

Quand un collègue te parle de quelqu’un en disant « Le noir » et que tu réponds «  ah, jean jacques … »

Quand tu es convoqué au bureau pour signer ta titularisation et que tu glisses à un collègue en passant « si je ne suis pas revenu d’ici un quart d’heure, appelle mes parents »

Quand ça te tire.

Quand ton collègue te dis «  Mais moi,  je croyais que tu étais titularisé depuis longtemps, vu depuis combien de temps tu bosse ici ….. »

Quand un collègue te dis « mais tu ne vas quand même pas rester là toute ta vie ? »

Quand t’entends des collègues parler de la porte du frigo qui sort de ses gonds et on est tous menacé de se la prendre, un jour.

Quand tu demandes à te faire remplacer sur la ligne, pour aller au toilette.

Quand une note de service informe que l’entreprise investit aujourd’hui dans la qualité humaine en recrutant trois cadres qui se sont déclarés très flattés d’intégrer une telle société et du coup, ben t’es bien content aussi.

Quand tu comptes les heures.

Quand tu comptes, tes heures.

Quand tu comptes, tes sous.

Quand il fait nuit quand tu pars le soir.

Quand pour les cinquante ans de ta boite la chargée de communication détaille dans la presse les offres promotionnelles spéciales faites aux consommateurs et n’y prononce pas une fois le mot salarié et encore moins ouvrier.

Quand pour les cinquante ans de ton usine, ta boite t’offre un calendrier.

Quand, pour les 50 ans de ta boite, dans un entretien à un journal, le patron dit qu’il est lui difficile de trouver des gens pour travailler de nos jours, il y a trop d’assistanat, vous savez.

Quand tu tentes de négocier, avec ton dos.

Quand quelqu’un te demande comment si ça va, le boulot et que tu réponds que ça paye, le loyer.

Quand ton salaire net est encore indexé sur le SMIC, après toutes ces années

Quand t’attends La Gauche

Quand tu prends pour une augmentation de salaire d’avoir négocié un plus grand découvert avec ton banquier.

Quand tu expliques à ton médecin de famille que non, tu n’as pas les moyens de te savoir malade, là maintenant.

Quand le collègue  te voyant passer avec ton transpalette te clame «  Alors, t’es dans les transports ? »

Quand un collègue demande à Mehdi d’où il vient et qu’il répond «  de l’atelier conditionnement ».

Quand une note de service assure que non le groupe auquel appartient la société dont dépend ton usine n’a pas aujourd’hui l’intention de la vendre donc tu es bien rassuré et tout. 

Quand en salle de pause vous faites tous la queue devant la machine à café.

Quand tu pars en vacances.

Quand tu sais précisément en te levant le matin chez toi ce que tes collègues font à cette heure-là.

Quand tu te couches tard.

Quand en salle de pause une collègue demande un Doliprane et que trois mains secourables se tendent.

Quand tu reçois ton chèque cadeau et que du coup tu envisages  l’achat d’un corset et tu demandes si la pharmacie prends les chèques cadhoc, ah non pourquoi ?

Quand tes collègues épluchent en salle de pause les offres promos sur les catalogues des supermarchés.

Quand tu vois sur le planning que la semaine prochaine tu vas travailler avec un homme.  

Quand tu parviens à partir en avance et que, à un collègue qui te demande si tu as fini, tu réponds «  Fini, je ne sais pas. En tous les cas, je suis parti ».

Quand le collègue,  te voyant passer avec ton nouveau transpalette te clame 
«  Alors, t’es dans les transports ? »

Quand un nouveau chef arrive à l’atelier et qu’il te demande à toi, la main sur son transpalette, prêt à l’emploi «  il reste quoi à faire ? » et que tout ce que tu trouves à répondre « Ben, voter à Gauche ».

Quand tu parles à un collègue de ton mal au dos et que vous vous dites que « le travail se paye »

Quand une étudiante en contrat saisonnier te glisse qu’elle a oublié de passer signer son contrat la veille, que tu lui rétorque, en boutade, que ce n’est pas grave, au bout de trois jours elle deviendra titulaire, embauchée définitivement, et que tu réalises,à sa tête, que tu lui as fait la peur de sa vie.

Quand on te demande de remplacer une fille.

Quand tu réalises depuis combien de temps tu travailles dans cette boite.

Quand tu dis que tu es ouvrier et que ta mère te demande «  mais tu cherches un métier, sinon ? »

Quand tu réalises combien de temps il te reste à faire dans cette boite avant ta retraite.

Quand tu surveilles tous les matins sur Internet combien il te manque sur ton compte, comme d’autres le cours de la bourse, sauf que bon c’est différent là ce sont tes sous.

Quand tu ne réalises pas combien tu toucheras à ta retraite.

Quand tu es placé en RTT deux jours et te demande ce que tu vas faire, tout ce temps libre soudain.

Quand un collègue te dis «  On n’est pas payé, mais qu’est ce qu’on rigole »

Quand tu demandes le black qui te faisait sa blague et t’apprends que Jean-Baptiste a été renversé, par un transpalette.

Quand tu mets Ouvrier sur ta bio Twitter parce que bon entre autres choses, voilà.

Quand t’attends de la Gauche ….
 

                                                                …Alors, tu milites …

Note de Service.

Hier, sous le simple motif d'un obscur " manquement aux obligations de service " Wordpress a supprimé tous les articles du blog que je tenais depuis quelques mois sur leur site.

Tout ceci bien entendu relativise complètement les petits soucis de territoire occupés en Palestine, de chômage en europe et de manque d'inspiration chez les scénaristes français.
Pour autant j'ai décidé d'écouter tout d'abord mon courage, qui ne me disait pourtant rien, et de recréer tout de suite un autre blog ( bon, après avoir passé une journée prostré ).



Comme Wordpress garde la majorité de la quarantaine d'articles publié chez eux sous la garde de bull dogs retrievers il a fallu que je fouille dans mon ordi ou mes archives pour en sauver quelques uns.


Je sais combien l'humanité m'est reconnaissante. Finalement la perte de la bibliothèque d'Alexandrie, on s'en remet.

Tu découvrira ci après quelques uns de ces articles.


Je verrais ensuite si je reste sur Blogger ou si je vais m'installer ailleurs, sur un espace ou on peut personnaliser un peu plus.
L'installation est donc plus ou moins provisoire qui dure.